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Introduction [01KP]

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Introduction

Cet article propose une théorie des formes différentielles et des courants à valeurs réelles sur un espace analytique au sens de Berkovich. Avant d’en décrire la teneur, expliquons un peu la philosophie qui nous a guidés.

0.1 Contexte et philosophie

0.1.1

Pour des problèmes de géométrie arithmétique sur un corps de fonctions k⁡(C)k(C), où CC est une variété algébrique projective sur un corps kk, il est courant et fructueux de considérer un objet défini sur k⁡(C)k(C) (variété, faisceau, morphisme…) comme un germe d’objet sur CC puis de le prolonger sur CC tout entier. La conjecture de Mordell sur les corps de fonctions devient alors un énoncé sur les sections d’une surface projective fibrée en courbes de genre au moins 22 au-dessus d’une courbe projective. On peut alors utiliser tout l’attirail de la géométrie algébrique sur cette surface, notamment la théorie de l’intersection.

Sur les corps de nombres, la théorie des schémas de Grothendieck donne un corps à ce principe. Cependant, le spectre Spec⁡(𝐙)\operatorname{Spec}(\mathbf{Z}) de 𝐙\mathbf{Z} est un schéma affine de dimension 11, donc l’analogue d’une courbe algébrique affine, et n’a pas de compactification naturelle. Une telle compactification ne serait vraisemblablement pas définissable uniquement par l’algèbre. La nullité du degré du diviseur d’une fonction sur une courbe projective a pour analogue la formule du produit. Dans cette analogie, c’est ainsi aux points fermés d’une courbe affine que correspondent les idéaux maximaux de 𝐙\mathbf{Z}, et le rôle des points à l’infini sera joué par la valeur absolue usuelle, archimédienne, de 𝐙\mathbf{Z}, un objet de nature plus analytique, ou en tout cas topologique.

La théorie d’Arakelov ([2, 34, 38]) vise à pallier cette asymétrie en proposant une théorie de l’intersection arithmétique sur les schémas réguliers, de type fini sur 𝐙\mathbf{Z}. Dans cette théorie, les objets algébriques (cycles, fibrés vectoriels,…) sont munis de structures supplémentaires définies par la géométrie analytique complexe (courants de Green, métriques hermitiennes,…). Cette théorie a donné lieu à de très beaux développements (par exemple, un théorème de Riemann-Roch arithmétique) et à des applications importante en géométrie diophantienne classique (hauteur de cycles [35, 18], théorèmes d’équidistribution de points de petite hauteur [51], preuve de la conjecture de Bogomolov [55, 60]).

0.1.2

Dans ce travail, nous avons souhaité remettre toutes les places sur le même plan, non pas en inventant une structure algébrique aux places archimédiennes, mais en tâchant de définir une structure analytique aux places ultramétriques. Ce n’est certes pas une idée originale.

La théorie d’Arakelov non archimédienne [11] est une première élaboration. Étant donnée une variété algébrique XX sur le corps des fractions KK d’un anneau de valuation discrète RR, ces auteurs travaillent non pas avec un modèle fixé 𝒳/R\mathscr{X}/R, mais avec le système projectif de tous les modèles. Pour des raisons techniques, ils doivent se restreindre aux modèles réguliers dont la fibre spéciale est un diviseur à croisements normaux stricts. Lorsque la caractéristique résiduelle de RR est strictement positive, cela les oblige à admettre l’existence d’une résolution des singularités plongée. Indépendamment de cette restriction (le cas où R=𝐂⁡((t))R=\mathbf{C}((t)) est déjà très intéressant), leur théorie reste de nature très algébrique : formes, courants sont définis comme des systèmes compatibles de cycles sur les différents modèles (pour des applications convenables fournies par la théorie de l’intersection).

Dans le cas des courbes, la thèse [54] d’A. Thuillier fournit une théorie d’Arakelov analytique à toutes les places fondée sur les espaces de Berkovich aux places ultramétriques et sur l’analyse complexe aux places archimédiennes. Dans le cas d’une courbe sur un corps ultramétrique, il y développe aussi une théorie du potentiel formellement analogue à celle qui vaut sur les surfaces de Riemann. Le cas de la droite projective a été développé indépendamment par [4, 3]. Ces considérations recoupent aussi les travaux de [50, 36, 37] en dynamique non archimédienne.

En dimension arbitraire, la théorie des mesures sur les espaces de Berkovich (due au premier auteur [22] et raffinée par [39]) fournit une troisième incarnation de cette idée. Si XX est propre, de dimension nn, et si L¯\bar{L} est un fibré en droites sur XX muni d’une métrique admissible au sens de [59], on construit une mesure sur l’espace analytique XanX^{\mathrm{an}} associé à X/KX/K par Berkovich que nous notons c1​(L¯)nc_{1}(\bar{L})^{n}. En effet, cette mesure est un analogue de la mesure de même nom lorsque L¯\bar{L} est un fibré en droites hermitien sur une variété analytique compacte de dimension nn. Sa masse totale est égale au degré deg⁡(c1​(L)n|X)\deg(c_{1}(L)^{n}|X) de XX pour LL. Elle donne aussi lieu à des théorèmes d’équidistribution des points de petite hauteur tout à fait analogues à ceux évoqués plus haut dans le cas archimédien ([22, 4, 36, 40, 58]). Voir aussi [23] pour un survol de la théorie qui met en parallèle les cas archimédien et ultramétrique. Dans [40], Gubler montre comment les idées de [55, 60] se transposent et permettent de prouver la conjecture de Bogomolov sur les corps de fonctions lorsque la variété abélienne sous-jacente est « totalement dégénérée ».

Divers mathématiciens se sont aussi intéressé à l’analogue du théorème de Yau (conjecture de Calabi) dans ce contexte. Citons un travail non publié de Kontsevich et Tschinkel (2000). Plus récemment, l’unicité d’une métrique conduisant à une mesure prescrite (théorème de Calabi) est prouvée dans [57] en adaptant la preuve de [12]. L’article [45] construit quelques solutions dans le cas de variétés abéliennes totalement dégénérées. Les articles [19, 20] prouvent l’existence de solutions dans de nombreux cas algébriques.

0.2 Cet article

0.2.1

Dans le cas d’un fibré en droites hermitien L¯\bar{L} sur une variété complexe XX c1​(L¯)c_{1}(\bar{L}) est une forme différentielle de type (1,1)(1,1) et sa puissance c1​(L¯)nc_{1}(\bar{L})^{n} est une forme de type (n,n)(n,n), laquelle donne lieu à une mesure si XX est de dimension nn. La théorie des mesures de [22] avait ceci d’insatisfaisant qu’elle définissait une mesure c1​(L¯)nc_{1}(\bar{L})^{n} tout en s’avérant incapable de donner un sens à l’objet c1​(L¯)c_{1}(\bar{L}), lorsque L¯\bar{L} est un fibré métrisé sur une variété algébrique propre de dimension nn sur un corps valué complet.

Combler cette frustration est la raison d’être du présent travail.

Au passage, nous étendons la théorie en traitant des variétés analytiques ni nécessairement algébriques, ni nécessairement compactes. Le caractère local des mesures c1​(L¯)nc_{1}(\bar{L})^{n} (établi dans [23]) apparaîtra ainsi bien plus naturellement.

Soit donc kk un corps valué complet, non archimédien. Soit XX un espace kk-analytique au sens de Berkovich [7, 8].

0.2.2 Fonctions et formes lisses

Nous appelons fonction lisse sur XX une fonction sur XX à valeurs réelles qui s’écrit localement φ⁡(log⁡|f1|,…,log⁡|fr|)\varphi(\log\mathopen{|}{f_{1}}\mathclose{|},\dots,\log\mathopen{|}{f_{r}}\mathclose{|}), où f1,…,fr∈𝒪X×f_{1},\dots,f_{r}\in\mathscr{O}_{X}^{\times} sont des fonctions holomorphes inversibles sur XX et φ\varphi est une fonction 𝒞∞\mathscr{C}^{\infty} sur 𝐑r\mathbf{R}^{r} à valeurs réelles. Les fonctions lisses forment un sous-faisceau 𝒜X\mathscr{A}_{X} du faisceau des fonctions continues sur XX à valeurs réelles. Si XX est bon et paracompact, par exemple si XX est l’analytifié d’une variété algébrique, ce faisceau est fin.

Plus généralement, si pp et qq sont deux entiers naturels, nous définissons une notion de forme différentielle lisse de type (p,q)(p,q) sur XX, qui redonne la notion de fonction lisse pour (p,q)=(0,0)(p,q)=(0,0). Ce sont naturellement les sections de faisceaux 𝒜Xp,q\mathscr{A}_{X}^{p,q} qui sont nuls si p>dim(X)p>\dim(X) ou q>dim(X)q>\dim(X). La somme directe de ces faisceaux est une algèbre bigraduée commutative ; elle est munie d’opérateurs différentiels d′\mathop{\mathrm{d^{\prime}}} et d′′\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}} de degrés (1,0)(1,0) et (0,1)(0,1) et de carrés nuls.

Si dim(X)=n\dim(X)=n, on peut intégrer les formes de type (n,n)(n,n), pourvu bien entendu qu’elles soient intégrables, ce qui est par exemple le cas si leur support est compact. Si XX est l’analytifié d’une variété propre, l’intégrale d’une forme sur XX de la forme d′⁡ω\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}\omega est nulle.

Plus généralement, Berkovich a introduit la notion de bord ∂(X)\partial(X) de l’espace analytique XX et nous définissons aussi l’intégrale d’une forme de type (n−1,n)(n-1,n) sur ce bord. Ces définitions donnent lieu à l’analogue de la formule de Stokes :

∫Xd′⁡ω=∫∂(X)ω,\int_{X}\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}\omega=\int_{\partial(X)}\omega,

si ω\omega est une forme à support compact de type (n−1,n)(n-1,n) sur XX.

0.2.3 Courants

Nous introduisons alors la notion de courant. Comme chez Schwartz et De Rham, ceux-ci sont définis comme les formes linéaires sur l’espace des formes différentielles lisses à support compact (et, techniquement, qui évitent le bord) qui vérifient une condition de continuité convenable. Par l’intégration des formes différentielles de type (n,n)(n,n) et le produit extérieur, les formes s’identifient à des courants. L’intégration sur XX, sur un sous-espace de XX, une mesure sur Int⁡(X)\operatorname{Int}(X), donnent aussi lieu à des courants.

Si ff est une fonction méromorphe régulière sur XX (c’est-à-dire définie sur un ouvert de Zariski dense), la fonction log⁡|f|\log\mathopen{|}{f}\mathclose{|} définit un courant. Notons div⁡(f)\operatorname{div}(f) le diviseur de ff (un cycle de codimension 11 sur XX) et δdiv⁡(f)\delta_{\operatorname{div}(f)} le courant sur XX qui se déduit par linéarité des divers courants d’intégration sur les composantes de div⁡(f)\operatorname{div}(f). Nous prouvons alors l’analogue de la formule de Poincaré-Lelong.

d′​d′′⁡log⁡|f|=δdiv⁡(f).\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}\log\mathopen{|}{f}\mathclose{|}=\delta_{\operatorname{div}(f)}.

0.2.4

Étant donné un fibré en droites LL sur XX, on définit alors naturellement la notion de métrique lisse sur LL. Grâce à la formule de Poincaré-Lelong, un tel fibré métrisé L¯\bar{L} possède une forme de courbure c1​(L¯)c_{1}(\bar{L}), définie de façon analogue à la forme de courbure d’un fibré en droites hermitien sur une variété complexe.

Si XX est l’analytifié d’une variété algébrique propre de dimension nn, on démontre alors à l’aide de la formule de Stokes que l’intégrale sur XX de la (n,n)(n,n)-forme lisse c1​(L¯)nc_{1}(\bar{L})^{n} est égal au degré d’intersection deg⁡(c1​(L)n∩[X])\deg(c_{1}(L)^{n}\cap[X]).

D’autre part, un modèle formel (𝔛,𝔏)(\mathfrak{X},\mathfrak{L}) de (X,L)(X,L) sur k∘k^{\circ} fournit naturellement une métrique continue (qualifiée de formelle) sur LL. Pour une telle métrique, la norme d’une section locale de LL est égale au maximum d’une famille finie de valeurs absolues de certaines fonctions holomorphes inversibles. Ainsi, et contrairement à l’intuition véhiculée par les articles précédents, une métrique formelle n’est pas lisse en général.

Cela fournit un point de contact entre la théorie du présent article et le mémoire [46] sur la théorie d’Arakelov des variétés toriques. Ce dernier travail étudie en détail les métriques hermitiennes naturelles sur les fibrés en droites hermitiens sur une variété torique complexe — définies précisément par des maximum de valeurs absolues de fonctions holomorphes. Un tel fibré en droite hermitien possède une courbure, laquelle n’est plus une forme différentielle mais un courant. Un outil crucial de [46] est fourni par la théorie de [5, 25] qui permet de les multiplier. (Rappelons que les courants ne sont en général pas plus multipliables que ne le sont les distributions.) Le fait essentiel est que la fonction max⁡(x1,…,xr)\max(x_{1},\dots,x_{r}) sur 𝐑r\mathbf{R}^{r} est limite uniforme de fonctions convexes lisses.

0.2.5

Nous définissons ainsi des notions de formes et courants positifs. Cela nous amène à développer les rudiments de la théorie des fonctions plurisousharmoniques — une fonction lisse uu est dite plurisousharmonique si d′​d′′⁡u\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}u est un courant positif. En fait, les seules fonctions plurisousharmoniques que nous considérerons dans cet article sont des limites uniformes de fonctions lisses plurisousharmoniques. En copiant les arguments de [5, 25], nous pouvons définir des produits de courants T∧d′​d′′⁡u1∧⋯∧d′​d′′⁡urT\wedge\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}u_{1}\wedge\dots\wedge\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}u_{r}, où TT est un courant positif et u1,…,uru_{1},\dots,u_{r} des fonctions plurisousharmoniques comme ci-dessus.

Grâce à cette théorie, on peut multiplier les courants de courbure des fibrés en droites munis de métriques formelles. Nous prouvons alors que la théorie développée ici redonne les mesures définies dans [22]. La théorie construite dans ce dernier article partait du cas des métriques formelles, alors considérées comme métriques « lisses ». La théorie de l’intersection sur la fibre spéciale du modèle formel fournissait des mesures atomiques sur XX  ; un argument d’approximation permettait de construire des mesures pour des fibrés en droites munis de métriques plus générales. Dans le présent article, le point de vue est renversé : les métriques formelles ne sont pas lisses, mais limites uniformes de métriques lisses convenables, et les mesures associées ne sont définies que via un passage à la limite.

0.3 Géométrie tropicale

0.3.1

La construction des faisceaux de formes différentielles repose sur un travail récent d’A. Lagerberg [43] dont le but est d’adapter les outils classiques de la théorie du pluripotentiel sur les variétés complexes à l’analyse convexe sur des espaces vectoriels réels.

Pour tout ouvert UU de l’espace vectoriel 𝐑n\mathbf{R}^{n}, Lagerberg construit une algèbre bigraduée commutative 𝒜∗,∗​(U)\mathscr{A}^{*,*}(U) en dédoublant le complexe de De Rham de 𝐑n\mathbf{R}^{n} : pour tous (p,q)∈𝐍2(p,q)\in\mathbf{N}^{2},

𝒜p,q​(U)=𝒞∞​(U)⊗⋀p(𝐑n)∗⊗⋀q(𝐑n)∗.\mathscr{A}^{p,q}(U)=\mathscr{C}^{\infty}(U)\otimes\bigwedge^{p}(\mathbf{R}^{n})^{*}\otimes\bigwedge^{q}(\mathbf{R}^{n})^{*}.

En particulier, 𝒜0,0​(U)\mathscr{A}^{0,0}(U) est l’algèbre des fonctions 𝒞∞\mathscr{C}^{\infty} sur UU. Pour i∈{1,…,n}i\in\{1,\dots,n\}, on note d′⁡xi\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{i} et d′′⁡xi\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{i} la ii-ieme forme coordonnée vue respectivement dans 𝒜1,0\mathscr{A}^{1,0} et 𝒜0,1\mathscr{A}^{0,1}. Cette algèbre possède deux dérivations, notées d′\mathop{\mathrm{d^{\prime}}} et d′′\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}, analogues des dérivations holomorphes et antiholomorphes. Elles sont caractérisées par la formule

d′⁡f=∑i=1n∂f∂xi​d′⁡xietd′′⁡f=∑i=1n∂f∂xi​d′′⁡xi,\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}f=\sum_{i=1}^{n}\frac{\partial f}{\partial x_{i}}\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{i}\quad\text{et}\quad\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}f=\sum_{i=1}^{n}\frac{\partial f}{\partial x_{i}}\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{i},

si ff est une fonction 𝒞∞\mathscr{C}^{\infty} sur UU. Cette algèbre possède aussi une involution qui échange d′\mathop{\mathrm{d^{\prime}}} et d′′\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}.

L’opérateur (d′​d′′⁡f)n(\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}f)^{n} est l’analogue de l’opérateur de Monge-Ampère complexe ; il s’exprime d’ailleurs en termes de l’opérateur de Monge-Ampère réel : on a en effet

(d′​d′′⁡f)n=n!​det((∂2f∂xi​∂xj))​d′⁡x1∧d′′⁡x1∧⋯∧d′⁡xn∧d′′⁡xn.(\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}f)^{n}=n!\det\left(\big(\frac{\partial^{2}f}{\partial x_{i}\partial x_{j}}\big)\right)\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{1}\wedge\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{1}\wedge\dots\wedge\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{n}\wedge\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{n}.

Les éléments de 𝒜p,q​(U)\mathscr{A}^{p,q}(U) sont appelées superformes de type (p,q)(p,q) sur UU ; le préfixe super est ajouté par référence à la superanalyse de Berezin ; comme nous n’utiliserons pas cette dernière, nous nous permettrons souvent d’omettre ce préfixe.

Une (n,n)(n,n)-forme ω\omega sur un ouvert UU de 𝐑n\mathbf{R}^{n} s’écrit

ω=ω♯​d′⁡x1∧d′′⁡x1∧⋯∧d′⁡xn∧d′′⁡xn,\omega=\omega^{\sharp}\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{1}\wedge\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{1}\wedge\dots\wedge\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{n}\wedge\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{n},

où ω♯\omega^{\sharp} est une fonction 𝒞∞\mathscr{C}^{\infty}. Son intégrale est alors définie par la formule

∫Uω=∫Uω♯​(x1,…,xn)​d​x1​…​d​xn.\int_{U}\omega=\int_{U}\omega^{\sharp}(x_{1},\dots,x_{n})\,\mathrm{d}x_{1}\dots\mathrm{d}x_{n}.

Cela donne automatiquement naissance à une théorie des courants. Il y a aussi une notion de forme positive, de courant positif ; les fonctions convexes sont caractérisées par la positivité de leur image par l’opérateur d′​d′′\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}, etc.

0.3.2

Le lien entre espaces de Berkovich et espaces réels est fourni par la « géométrie tropicale ».

Le point de vue tropical en géométrie analytique sur un corps valué kk (ultramétrique ou non) consiste à approcher un espace analytique XX par ses tropicalisations, ou amibes, images de XX dans 𝐑n\mathbf{R}^{n} par des applications de la forme x↦(log⁡|f1​(x)|,…,log⁡|fn​(x)|)x\mapsto(\log\mathopen{|}{f_{1}(x)}\mathclose{|},\dots,\log\mathopen{|}{f_{n}(x)}\mathclose{|}), où f1,…,fnf_{1},\dots,f_{n} sont des fonctions analytiques inversibles sur XX. Introduit initialement dans le cas où kk est le corps des nombres complexes et XX est une variété algébrique (voir [6, 56, 47]), ce point de vue a ensuite été développé dans le cas ultramétrique (citons notamment [10, 33, 39]).

Il est fondamental que les amibes sont alors des sous-espaces linéaires par morceaux de 𝐑n\mathbf{R}^{n}, connexes si XX est connexe. Ce fait, initialement démontré dans [10], a ensuite reprouvé par [39] à l’aide d’un argument de Berkovich issu de son analyse locale [9] des espaces analytiques (qui repose sur l’existence d’altérations [42]), puis dans [32] comme conséquence de l’élimination des quantificateurs pour les corps valués algébriquement clos. Voir aussi l’article [48] pour une autre incarnation du lien intime entre géométrie analytique et géométrie tropicale.

0.3.3

Plaçons nous pour commencer en géométrie analytique complexe. Soit XX une variété analytique complexe, f1,…,fnf_{1},\dots,f_{n} des fonctions holomorphes inversibles sur XX et f=(f1,…,fn):X→(𝐂∗)nf=(f_{1},\dots,f_{n})\colon X\rightarrow(\mathbf{C}^{*})^{n} l’application qui s’en déduit. Notons ftrop:X→𝐑nf_{\text{trop}}\colon X\rightarrow\mathbf{R}^{n} la composition de ff et de l’application (𝐂∗)n→𝐑n(\mathbf{C}^{*})^{n}\rightarrow\mathbf{R}^{n} donnée par (z1,…,zn)↦(log⁡|u1|,…,log⁡|un|)(z_{1},\dots,z_{n})\mapsto(\log\mathopen{|}{u_{1}}\mathclose{|},\dots,\log\mathopen{|}{u_{n}}\mathclose{|}).

Par les formules

f∗u=u∘ftrop,f∗d′xi=dlog|fi|etf∗d′′xi=dArg(fi),f^{*}u=u\circ f_{\text{trop}},\quad f^{*}\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{i}=\mathrm{d}\log\mathopen{|}{f_{i}}\mathclose{|}\quad\text{et}\quad f^{*}\mathop{\mathrm{d}^{\prime\prime}}x_{i}=\mathrm{d}\operatorname{Arg}(f_{i}),

une superforme ω\omega de type (p,q)(p,q) sur 𝐑n\mathbf{R}^{n} donne lieu à une forme différentielle réelle f∗​ωf^{*}\omega de degré p+qp+q sur XX. On prendra garde que f∗​ωf^{*}\omega n’est pas forcément de type (p,q)(p,q) : cela se voit déjà sur f∗​d′⁡xif^{*}\mathop{\mathrm{d^{\prime}}}x_{i} qui contient une composante holomorphe et une composante antiholomorphe. En revanche, si ω\omega est de type (p,p)(p,p) et symétrique, f∗​ωf^{*}\omega est de type (p,p)(p,p).

0.3.4

Revenons maintenant au cas des espaces analytiques sur un corps ultramétrique kk. Soit XX un tel espace. La définition d’une forme lisse de type (p,q)(p,q) est définie en considérant des tropicalisations locales f:X→𝐆mrf\colon X\rightarrow\mathbf{G}_{\mathrm{m}}^{r} et des superformes sur l’image ftrop​(X)f_{\text{trop}}(X) dans 𝐑r\mathbf{R}^{r}, une fois adaptée la définition de Lagerberg au cas des espaces linéaires par morceaux.

En revanche, si XX est de dimension nn, on voudrait définir l’intégrale d’une forme de type (n,n)(n,n) de la forme f∗​ωf^{*}\omega comme la somme des intégrales à la Lagerberg sur les sous-espaces de dimension nn de ftrop​(X)f_{\text{trop}}(X). Cela pose deux problèmes supplémentaires :

  • —

    L’intégrale définie par Lagerberg dépend du système de coordonnées canonique sur 𝐑n\mathbf{R}^{n} et ses sous-espaces linéaires n’en disposent pas a priori ;

  • —

    Si l’on pense à la formule de projection en théorie de l’intersection, ou à la formule du changement de variables dans les intégrales multiples, l’intégrale de f∗​ωf^{*}\omega ne peut être égale à ∫ω\int\omega qu’à un facteur correctif près, espèce de degré de ff.

Nous les résolvons simultanément en introduisant la notion de calibrage μ\mu d’un sous-espace linéaire par morceaux de dimension nn de 𝐑r\mathbf{R}^{r}. À des questions d’orientation près, il s’agit essentiellement d’une famille de nn-vecteurs définis face par face. En contractant la superforme ω\omega de type (n,n)(n,n) par ces nn-vecteurs, on la transforme en une nn-forme différentielle ⟨ω,μ⟩\langle\omega,\mu\rangle sur l’espace linéaire par morceaux, forme qu’on intègre de façon usuelle. La théorie de Lagerberg correspond au choix du nn-vecteur ∂∂x1∧…​∂∂xn\frac{\partial}{\partial x_{1}}\wedge\dots\frac{\partial}{\partial x_{n}} sur 𝐑n\mathbf{R}^{n}.

Si XX est compact, nous définissons alors un calibrage canonique μf\mu_{f} de ftrop​(X)f_{\text{trop}}(X). Négligeant ici des problèmes de bord, le fait que, lorsque r=nr=n, ff soit fini et plat au-dessus du squelette de 𝐆mn\mathbf{G}_{\mathrm{m}}^{n}, et le degré de ff en ces points, intervient crucialement dans cette construction.

Signalons qu’il aurait peut-être été possible d’éviter d’introduire cette notion de calibrage en utilisant des structures 𝐙\mathbf{Z}-linéaires sur les espaces linéaires par morceaux considérés mais nous n’avons pas développé cette approche.

0.3.5

Une variante de ces constructions conduit à l’intégrale sur le bord de XX d’une forme de type (n−1,n)(n-1,n) et la formule de Stokes se déduit de celle en géométrie différentielle. Si la définition de l’intégrale de bord considère les bords des tropicalisations, un avatar de la condition d’équilibre en géométrie tropicale permet de prouver que la terminologie est justifiée, au sens où l’intégrale sur le bord de XX d’une forme nulle au voisinage du bord est nulle.

0.4 Remarques, perspectives

0.4.1

Nous nous sommes efforcés de rédiger le texte dans la généralité maximale compatible avec nos compétences techniques. Ainsi, on ne se limite pas aux espaces analytiques algébriques, on ne les suppose pas lisses, ni même réduits. En fait, notre théorie est très « générique » ; par exemple, les supports des formes lisses de degré maximal ne rencontrent aucun fermé de Zariski d’intérieur vide, en particulier aucun point rigide (en dimension >0>0). Ainsi, des hypothèses de lissité, etc. n’interviendraient jamais de façon cruciale au cours des preuves.

La théorie est valable en toute caractéristique. Elle n’utilise à aucun moment la résolution des singularités (Hironaka, Temkin) ou même l’existence d’altérations (De Jong), notamment grâce à l’article [32] du second auteur qui prouve, via l’élimination des quantificateurs, le caractère linéaire par morceaux des tropicalisations. Il est aussi valable en valuation triviale.

Nous utilisons cependant des arguments de réduction, proches de ceux permis par la géométrie formelle, mais de nature plus locale et techniquement plus aisés, fournis par la théorie de Temkin [52, 53].

0.4.2

Bien que la rédaction du présent texte soit assez complète, nous le compléterons dans les prochains mois en rajoutant détails et exemples, parmi lesquels :

  • —

    le calcul du courant d′​d′′⁡log⁡max⁡(1,|f|)\mathop{\mathrm{d}^{\prime}\mathrm{d}^{\prime\prime}}\log\max(1,\mathopen{|}{f}\mathclose{|}), l’analogue de la formule de Levine  ;

  • —

    le calcul des mesures canoniques sur les variétés abéliennes, à partir de leur uniformisation  ;

  • —

    lorsque L¯\bar{L} est un fibré en droites muni d’une métrique formelle, le calcul des puissances c1​(L¯)ic_{1}(\bar{L})^{i} et leur support (pour l’instant, seul figure ici le calcul de la puissance maximale)  ;

  • —

    l’étude de la positivité et du support des polynômes en classes de Chern de fibrés en droites métrisés, le lien avec la posivité des fibrés résiduels en théorie de l’intersection pour l’équivalence numérique, leur détection via des germes de sous-variétés analytiques de dimension adéquate sur des extensions valuées complètes convenables ;

Nous comptons aussi discuter l’existence de métriques positives sur les fibrés amples, dont la mesure associée contienne des ensembles finis prescrits (essentiellement) arbitraires et prouver la continuité de l’intégrale de fonctions de Green contre les mesures canoniques, analogue de la « formule de Mahler », dans l’esprit de [46, 24]. Ce dernier point conduira naturellement à une théorie analytique des hauteurs de cycles en géométrie diophantienne.

0.4.3

Ce travail appelle un certain nombre de prolongements. Nous voudrions en citer brièvement quelques uns ici.

  • —

    Développer une théorie plus complète des fonctions plurisousharmoniques, dans laquelle s’intégrerait les résultats récents de [19, 20].

  • —

    Qu’est-ce qu’une forme de Kähler dans notre contexte  ? Y a-t-il un analogue du théorème de plongement de Kodaira  ?

  • —

    Peut-on formuler et démontrer un analogue du théorème de Yau  ? Comme dans [57, 20], il semble que la partie unicité (théorème de Calabi) soit vraie, par la méthode de Błocki [12].

  • —

    Développer une théorie sur 𝐙\mathbf{Z} dans le style de [49] ; comme notre théorie est d’essence ultramétrique, il faudra sans doute des arguments nouveaux pour traiter les places archimédiennes.

  • —

    Ce formalisme peut-il être utilisé avec profit pour calculer des hauteurs de cycles spéciaux dans les variétés de Shimura, dans l’esprit des travaux de Gross-Zagier, Kudla, Rapoport… ;

  • —

    Y a-t-il des théorèmes d’équidistribution en dynamique ultramétrique, parallèles à ceux de Briend-Duval, Guedj, Dinh-Sibony  ?

  • —

    Développer une théorie d’Arakelov non archimédienne et, pour commencer, démontrer que tout cycle possède un courant de Green.

  • —

    Quelle est la cohomologie de l’espace des formes et des courants ? Y a-t-il des liens avec les groupes d’homologie tropicaux des variétés tropicales (I. Itenberg, L. Katzarkov, G. Mikhalkin et I. Zharkov).

0.5 Remerciements

C’est en janvier 2010 que nous avons débuté ce travail, au cours d’une visite d’A. D. à A. C.-L., alors que ce dernier passait l’année à l’Institute for Advanced Study de Princeton. Nous voulons remercier l’Institute pour son hospitalité et l’atmosphère qui nous a permis d’entamer un projet qui semblait alors bien hasardeux. A. C.-L. a bénéficié du soutien de la National Science Foundation, agrément No. DMS-0635607, des largesses de l’Institut universitaire de France et est membre du projet Positive de l’Agence nationale de la recherche. A. D. est membre du projet Berko de l’Agence nationale de la recherche.

Le contenu de cet article a été exposé dans diverses conférences et séminaires, Algebraic cycles and L-functions, Regensburg (Allemagne) ; Number Theory Days, Zürich (Suisse) ; Séminaire de géométrie algébrique et Séminaire de géométrie tropicale, Paris. Nous remercions les organisateurs de ces séminaires ainsi que leur public et d’autres collègues pour l’intérêt qu’ils nous ont manifesté, en particulier M. Baker, J.-B. Bost, S. Boucksom, C. Favre, K. Künnemann, I. Itenberg, F. Loeser, C. Peskine, A. Thuillier, C. Voisin.

Mentionnons enfin qu’à Regensburg, W. Gubler nous a signalé que C. Christiensen et lui-même étaient en train de développer une théorie similaire.

Original mathematics by the credited authors. Source-backed reader collection; mathematical self-containment is not assessed.