§ 1 Formes différentielles en géométrie tropicale [01LA]
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§ 1 Formes différentielles en géométrie tropicale
1.1 Polytopes
Soit un espace affine de dimension finie sur , muni de sa topologie naturelle.
1.1.1 Cellules
Une cellule de est une partie non vide de qui est une intersection finie de demi-espaces affines fermés. Soit une cellule de ; la dimension de est par définition la dimension du sous-espace affine engendré par ; une -cellule est une cellule de dimension .
L’intérieur de est son intérieur topologique dans et sera noté ; son complémentaire dans est appelé son bord et est noté . Le bord est non vide si et seulement si est de dimension strictement positive.
Une partie de est un cellule ouverte si elle est égale à l’intérieur d’une cellule , qui est alors uniquement déterminée : on a nécessairement . La dimension d’une cellule ouverte est par définition la dimension de la cellule fermée correspondante ; une -cellule ouverte est une cellule ouverte de dimension .
Remarquons qu’une partie de est une -cellule si et seulement si c’est un point, et c’est alors également une -cellule ouverte, son bord étant vide.
Soit une cellule de et soit un sous-espace affine de qui rencontre , et qui ou bien contient , ou bien ne rencontre pas l’intérieur de . L’intersection est alors une cellule, ou bien égale à ou bien contenue dans . On dira d’une telle cellule qu’elle est une face de . L’intersection de deux faces de est ou bien vide, ou bien une face de ; le bord de est réunion de faces. Une -face de est une face de de dimension .
1.1.2 Polytopes
On dit qu’une partie de est un polytope si c’est une réunion finie de cellules de .
Soit un polytope. Une décomposition cellulaire de est la donnée d’un ensemble fini de cellules vérifiant les propriétés suivantes :
- —
Le polytope est la réunion des cellules appartenant à ;
- —
Pour tout couple d’éléments de , est une face de et de ;
- —
Pour tout , toute face de appartient à .
Tout polytope admet une décomposition cellulaire.
Soit une décomposition cellulaire d’un polytope de . Les cellules ouvertes de sont par définition les intérieurs des cellules de ; elles sont deux à deux disjointes.
On dit qu’une décomposition cellulaire de raffine la décomposition si toute cellule de est contenue dans une cellule de .
\exemname 1.1.3.
Soit une cellule de et soit l’ensemble de ses faces. La cellule est un polytope et en est une décomposition cellulaire.
1.1.4
Soit un polytope de et soit .
La dimension de en , notée , est la dimension maximale d’une cellule contenant et contenue dans . La dimension de , notée , est la borne supérieure de la famille ; cette définition coïncide avec la précédente lorsque est une cellule. On dit que est purement de dimension si pour tout ; si est une -cellule, il est purement de dimension .
1.1.5
On dit que le point est un point intérieur de s’il existe un voisinage de dans qui est une cellule dont est un point intérieur ; cette définition coïncide avec la précédente lorsque est lui-même une cellule. L’intérieur de est l’ensemble de ses points intérieurs. C’est un ouvert dense ; son fermé complémentaire est appelé le bord de et est noté .
Supposons que soit un point intérieur de et soit un voisinage de dans qui est une cellule dont est un point intérieur. Le sous-espace affine de ne dépend alors pas du choix de ; on l’appelle l’espace tangent à en et on le note . Le point possède un voisinage dans qui est un ouvert de .
1.2 Superformes, d’après A. Lagerberg
1.2.1
Pour tout espace affine réel , on note le faisceau des fonctions sur , son espace directeur et le dual de .
Soit un espace affine de dimension finie sur Dans [43], Lagerberg définit comme suit la notion de superforme de type sur un ouvert de , que nous appellerons simplement dans ce qui suit forme de type : c’est un élément de
Elles sont bien sûr nulles si ou . En particulier, est l’anneau des fonctions sur .
1.2.2
Une classe admissible de fonctions numériques consiste en la donnée, pour tout espace affine réel de dimension finie d’un -module de fonctions mesurables sur , tel que pour toute application affine , tout ouvert de et tout , la composée appartienne à .
Par exemple, la classe des fonctions pour , celle des fonctions mesurables, ou celle des fonctions localement intégrables, sont des classes admissibles de fonctions numériques.
Tout particulièrement dans le cas de ces deux derniers exemples, le lecteur prendra garde que les sections de sont toujours de vraies fonctions : nous ne quotienterons jamais par le sous-espace des fonctions nulles presque partout.
On dira que la classe est stable par multiplication si pour tout espace affine réel et tout ouvert de , le produit de deux fonctions de appartient à .
À l’exception de celle des fonctions intégrables, toutes les classes évoquées ci-dessus sont stables par multiplication.
1.2.3
Soit une classe admissible de fonctions numériques. Une forme de type à coefficients dans sur l’ouvert est un élément de
1.2.4
Une fois choisie une base de et une origine de , on dispose de coordonnées qui permettent d’identifier à (où ). Pour distinguer les formes linéaires apparaissant dans le premier facteur de celles apparaissant dans le second , on convient de noter systématiquement les premières avec le préfixe et les secondes avec le préfixe . Une forme de type sur à coefficients dans s’écrit ainsi
où les appartiennent à , et où et parcourent respectivement les suites strictement croissantes d’entiers compris entre et .
1.2.5
On note l’involution de l’algèbre qui induit l’isomorphisme identique de sur . Elle induit une involution, encore notée , du -module gradué , qui est un automorphisme de -algèbre lorsque est stable par multiplication.
En coordonnées, on a
Lorsque , on dit qu’une forme de type est symétrique si elle vérifie ; cela revient donc à exiger que pour tout couple .
1.2.6
La somme directe est naturellement munie d’une structure d’algèbre graduée sur l’anneau obéissant à la règle de commutativité suivante : si est de type et de type , alors
Ainsi, la forme sera plutôt notée .
Cette structure d’algèbre induit une structure de -module gradué sur ; lorsque la classe est stable par multiplication, elle induit aussi une structure de -algèbre graduée.
1.2.7
Les formes de type à coefficients dans constituent un faisceau en -modules sur , qui sera noté . On a .
La somme directe est un faisceau en -modules gradués, muni d’une involution .
Lorsque est stable par multiplication, est un faisceau en -algèbres graduées et est un morphisme de -algèbres.
1.2.8
Soit une application affine entre deux espaces affines de dimension finie. On définit de façon évidente l’image réciproque d’une forme de type à coefficients dans sur un ouvert de ; c’est une forme de type à coefficients dans sur .
1.2.9
Les faisceaux sont munis de deux opérateurs différentiels, et , définis ainsi en coordonnées. Pour comme ci-dessus,
Ainsi, est de type , tandis que est de type . Notons que pour , les symboles et sont bien les images par et de la fonction affine sur . Remarquons aussi que la différentielle n’est autre que l’opérateur induit par la connexion naturelle dans le fibré vectoriel trivial de fibre .
Ces opérateurs s’étendent de façon évidente aux formes à coefficients dans une classe admissible de fonctions, pourvu que cette classe ait une régularité suffisante. Par exemple, si est une forme de type à coefficients de classe , et sont des formes de types et à coefficients de classe .
\lemmname 1.2.10.
On a les relations
Démonstration.
Par linéarité, il suffit de traiter le cas d’une forme de la forme , où et sont des multiindices de longueur et . Alors,
Les autres relations s’en déduisent, compte tenu du fait que est une involution. ∎
1.2.11
Les opérateurs et sont des dérivations de l’algèbre graduée . Si et sont respectivement de type et , on a
et de même pour .
\remaname 1.2.12.
Comme on le voit, le dédoublement des variables différentielles introduit par Lagerberg dans [43] permet un calcul différentiel avec des formes de type (pour ) sur un espace réel de dimension qui est formellement analogue au calcul différentiel holomorphe. Expliquons comment on peut l’interpréter en termes de géométrie tropicale complexe. Soit le tore complexe , soit et soit l’application de tropicalisation donnée par . Elle identifie au quotient de par son sous-groupe compact maximal . Interprétant comme et comme , toute superforme de type sur un ouvert de définit une forme différentielle de degré sur qui est invariante par l’action de . Inversement, toute forme de degré sur peut s’écrire sous la forme
où sont respectivement module et argument de (de sorte que et ). Si, de plus, est invariante sous l’action de , on obtient que ne dépend pas de , si bien que provient d’une superforme de type sur . Autrement dit, on a un isomorphisme de faisceaux sur .
Par contre, cette identification ne préserve pas le type des formes en général ; ce n’est déjà pas le cas pour qui n’est pas de type . Toutefois, les formes ainsi obtenues sur sont réelles, et les superformes symétriques de type donnent lieu à des formes de type .
1.3 Intégrale d’une -forme sur un sous-espace de dimension
1.3.1
Soit une -forme à coefficients mesurables sur un ouvert de , donnée en coordonnées par la formule
où est donc une fonction mesurable sur . Si est intégrable sur , Lagerberg a défini l’intégrale de par la formule
| (1.3.1.1) |
où désigne la mesure de Lebesgue.
1.3.2 Non-canonicité des intégrales de Lagerberg
Si est une application affine bijective, d’application linéaire associée , on a
| (1.3.2.1) |
Soit un entier naturel et soit un espace affine de dimension sur . Pour définir l’intégrale d’une forme intégrable sur un ouvert de , il suffit de fixer un isomorphisme affine de sur et d’appliquer la définition ci-dessus. Le problème est que le résultat obtenu dépend de l’isomorphisme choisi : en effet, par ce qui précède, deux isomorphismes et fournissent la même notion d’intégrale si et seulement le jacobien de l’automorphisme affine de est égal à .
Pour définir l’intégrale d’une -forme sur un ouvert d’un espace affine, des données supplémentaires sont donc nécessaires. Comme on vient de le voir, ce peut être, un système de coordonnées affines ; mais comme la dépendance en un tel système ne fait intervenir que la valeur absolue du jacobien du changement de variables, il est suffisant de se donner un -vecteur et une orientation.
Le but des paragraphes qui suivent est d’expliciter cette assertion un peu vague et de définir du même coup l’intégrale d’une -forme sur le bord d’un demi-espace de .
1.3.3
Soit un -espace affine de dimension finie. Soit la classe des fonctions numériques mesurables sur un espace affine, et soit la sous-classe formée des fonctions intégrables pour la mesure de Lebesgue. (On n’identifie pas deux fonctions égales presque partout.)
Soit un sous-espace affine de , soit sa dimension ; soit une orientation de .
Soit un entier naturel et soit . Soit une -forme à coefficients dans sur un ouvert de . On note la -forme sur déduite de en contractant par la partie faisant intervenir les variables en ; c’est donc une -forme (au sens usuel de la géométrie différentielle) à coefficients mesurables sur . On note alors
la masse totale de la mesure sur déduite de la restriction à de la -forme . On dit que est intégrable sur si cette masse totale est finie.
Dans ce cas, l’orientation fixée sur permet de définir l’intégrale de sur ; sous-entendant le choix de l’orientation , on note naturellement
cette intégrale.
Les formes de type à coefficients mesurables sur qui sont intégrables sur forment un sous-espace vectoriel de . L’application est linéaire.
1.3.4
Lorsqu’on change l’orientation en l’orientation opposée, l’intégrale d’une forme (par rapport à ) est transformée en son opposée. De même, lorsqu’on change le -vecteur en le multiple , l’intégrale d’une forme est multipliée par .
En particulier, la notion d’intégrabilité et l’intégrale ne sont pas modifiées si l’on change simultanément l’orientation en l’orientation opposée et le -vecteur en son opposé . Ces notions ne dépendent donc que de la classe du couple dans le produit contracté de l’ensemble des orientations sur et de l’espace des -vecteurs sur , munis des actions naturelles de .
On notera ainsi et ce qui était noté et .
On peut penser aux symboles et comme représentant « et au signe près ».
1.3.5 Le cas des formes de type : les vecteurs-volume
Supposons que soit égal à la dimension de . Nous appellerons vecteur-volume sur un élément du produit contracté . Concrètement, on obtient bien sûr un tel vecteur-volume à partir d’une base de , décrétée directe, et d’un -vecteur de . Soit un ouvert de .
D’après les paragraphes précédents, une fois choisi un vecteur-volume sur , on peut définir : l’intégrale pour toute forme mesurable de type sur de ; la notion de -intégrabilité d’une telle forme ; et, pour une -forme sur qui est mesurable et -intégrable, l’intégrale .
Si en coordonnées dans un repère alors est -intégrable si et seulement si la fonction sur est intégrable. Cela ne dépend d’ailleurs pas de , sauf si auquel cas toute forme mesurable est -intégrable.
On a
et
lorsque est -intégrable. Lorsque , on retrouve la formule de Lagerberg.
1.3.6
Soit un isomorphisme d’espaces affines de dimension finie et soit un vecteur-volume sur .
Soit le vecteur volume sur déduit de par transport de structure.
Soit une -forme à coefficients mesurables sur et soit . Pour que soit -intégrable, il faut et il suffit que soit -intégrable ; alors,
1.3.7 Le cas des -formes : les intégrales de bord
On suppose toujours que est la dimension de . Soit un demi-espace fermé de ; c’est un sous-espace linéaire par morceaux de dont le bord est un hyperplan affine. Si est une forme affine telle que , on dit qu’un vecteur est sortant de si , l’adverbe strictement signifiant que l’inégalité précédente est stricte.
Tout vecteur-volume sur induit canoniquement un élément de défini comme suit. On choisit une orientation de , une base directe de , un vecteur strictement sortant de , et l’on note l’orientation de pour laquelle la base est directe. Il existe alors un unique tel que soit égal à dans . Le couple définit un élément de qui est indépendant des choix faits.
D’après les paragraphes 1.3.3 et 1.3.4, on peut alors définir : l’intégrale pour toute forme mesurable de type sur ; la notion de -intégrabilité d’une telle forme sur ; et, pour une forme sur qui est mesurable et -intégrable sur , l’intégrale .
Concrètement, choisissons comme ci-dessus. Cette base étant vue comme directe, le vecteur volume est donné par un -vecteur de . Choisissons aussi une origine sur ; dans les coordonnées correspondantes, on peut écrire
On a alors
La forme est -intégrable sur si et seulement si est (ce qui ne dépend pas de , sauf si celui-ci est nul, auquel cas toute forme mesurable est -intégrable). Si c’est le cas,
\lemmname 1.3.8 (Formule de Green).
Soit . Soit un demi-espace fermé dans . Soit et des formes lisses symétriques de type et sur , avec ; si l’intersection de leurs supports est compact, on a
Démonstration.
On peut supposer que , , et que le vecteur-volume est égal à . Posons
Considérant comme une -forme à coefficients dans le fibré vectoriel trivial , la formule de Stokes usuelle assure que
Par ailleurs,
Pour démontrer le lemme, il suffit donc de prouver . Comme toute forme de type est symétrique et , on a
d’où le lemme. ∎
1.4 Formes différentielles sur un polytope
1.4.1
Fixons une classe admissible de fonctions numériques. Soit un espace affine de dimension finie sur et soit un polytope de ; on note l’injection canonique de dans .
Soit un ouvert de . On définit comme le sous-espace vectoriel de constitué des formes possédant la propriété suivante : pour toute cellule de contenue dans , l’image de dans , dont le germe au voisinage de est défini sans ambiguïté, est nulle en tout point de . Comme
cette propriété se traduit, en coordonnées, par la nullité d’un certain nombre d’applications sur .
Pour vérifier qu’une section de appartient à , il suffit de s’assurer que la condition ci-dessus est satisfaite sur un ensemble de cellules recouvrant (par exemple, sur une décomposition cellulaire de ). Lorsque est contenue dans la classe des fonctions continues, on peut se contenter de tester l’annulation requise en les points intérieurs des cellules considérées.
Il est immédiat que est un sous-faisceau en -espaces vectoriels de . On définit alors le faisceau comme le faisceau quotient de par son sous-faisceau . Cette définition est compatible avec la précédente lorsque est un sous-espace affine de .
Le faisceau est un -module gradué, et une -algèbre graduée si est stable par multiplication. On écrira au lieu de , et parfois au lieu de . Lorsque est stable par multiplication, un faisceau d’anneaux.
\remaname 1.4.2.
Si est un ouvert de et si , on sait définir , ainsi que si l’intégrale précédente est finie et si est orienté (on fixe une décomposition cellulaire de , et on calcule séparément l’intégrale sur chaque cellule de dimension ).
1.4.3
On notera que la notion de fonction (et donc de superforme) lisse sur un polytope d’un espace affine dépend de la façon dont ce polytope est plongé.
Soit par exemple le graphe de , réunion des segments et et son image dans par la première projection . L’application induit un isomorphisme d’espaces linéaires par morceaux de sur .
La fonction sur définie par est continue, mais n’est pas lisse. En revanche, la fonction sur est lisse, comme restriction de la seconde coordonnée.
La tige en l’origine du faisceau des -formes sur est de dimension , engendrée par les images de et , tandis que la tige correspondante sur n’est que de dimension , engendrée par .
1.4.4
Soit un polytope d’un espace affine réel de dimension finie et soit une forme de type à coefficients mesurables sur un ouvert de .
Si est un sous-espace affine de de dimension et si est un élément de , on définit les intégrales et, le cas échéant, exactement comme en 1.3.3 : elles se ramènent à des intégrales de formes différentielles classiques, cf. la remarque 1.4.2.
\lemmname 1.4.5.
Supposons . On a alors .
Démonstration.
Soit un ouvert de et soit une section de sur . Soit une cellule de contenue dans . On a . Par suite, , et appartient donc à . ∎
1.4.6
L’opérateur de symétrie applique dans et induit un morphisme de faisceaux, toujours noté , de dans tel que .
Supposons que . Les opérateurs différentiels et sur appliquent alors dans et respectivement. Ils induisent donc des opérateurs différentiels de dans et respectivement.
1.4.7
Ces constructions sont fonctorielles pour les morphismes affines. Soit et des polytopes de et respectivement et soit une application égale à la restriction d’une application affine . Notons et les immersions de dans et de dans . Soit . L’application affine induit un morphisme de faisceaux de dans qui applique dans . Il en résulte un homomorphisme, noté , de dans .
Ces homomomorphismes respectent les structures de modules gradués, et d’algèbres graduées si est stable par multiplication. Ils commutent à l’involution , et aux opérateurs différentiels et lorsque .
Si et sont deux polytopes de tels que et si désigne l’inclusion de dans , on écrira par abus au lieu de .
1.5 Calibrages et intégrales sur les polytopes
Soit la classe des fonctions mesurables. Soit un espace affine de dimension finie, soit un polytope de et soit un entier naturel tel que . Stricto sensu, la théorie ci-dessous dépend du choix de l’entier tel que , mais elle est sans intérêt lorsque .
1.5.1 Intégrale d’une -forme intégrable sur un polytope calibré
De même que l’intégrale d’une forme de type sur dépend d’un choix de coordonnées affines, ou plutôt, comme on l’a vu, du choix d’un vecteur-volume sur , la définition de l’intégrale sur d’une forme de type à coefficients mesurables va requérir des données supplémentaires.
Soit une décomposition cellulaire de ; pour tout , on note l’ensemble des cellules de qui sont de dimension .
Pour toute cellule de dimension , choisissons un vecteur-volume . On note la famille ainsi obtenue ; on dit que c’est un calibrage du polytope subordonné à la décomposition .
Soit un ouvert de et soit une -forme à coefficients mesurables sur .
On pose
On dit que est -intégrable si cette somme est finie ; il revient au même de demander que soit -intégrable pour toute cellule .
Si est -intégrable, on définit l’intégrale de sur relativement au calibrage par la formule
| (1.5.1.1) |
1.5.2
Soit une décomposition cellulaire de raffinant . Pour tout , il existe une unique cellule telle que ; les sous-espace affine engendré par est alors égal à . On définit un calibrage de subordonné à la décomposition on posant pour tout . On dira qu’il raffine le calibrage .
Soit une -forme mesurable sur un ouvert de . On a alors . Par conséquent, est -intégrable si et seulement si elle est -intégrable, et si c’est le cas on a
1.5.3 Discordance
Soit et soit l’ensemble des dont est une face.
Fixons une orientation sur le sous-espace affine . Pour tout , munissons l’espace affine de l’orientation donnée par et la normale sortante. Pour tout , notons le -vecteur tel que le vecteur-volume soit la classe du couple . Le -vecteur appartient à , et peut être vu comme appartenant à .
Notons la somme dans des vecteurs pour parcourant ; la classe du couple dans le produit contracté ne dépend pas du choix de l’orientation . On dit que c’est la discordance du calibrage le long de la face ; on dit que la face est harmonieuse si cette discordance est nulle.
1.5.4 Intégrale de bord
Soit une -forme mesurable sur un ouvert de , et soit . La forme est définie au voisinage de par un germe de -forme à coefficients mesurables.
L’élément de est alors bien défini. En effet, pour toute cellule , le germe est égal à la restriction à de , lequel est uniquement déterminé, par la définition-même du faisceau des formes sur un polytope.
La forme donne ainsi naissance sans ambiguïté à une -forme différentielle (classique) à coefficients mesurables sur , que l’on notera .
La masse totale de la mesure sur déduite de ne dépend que de et sera notée . Si cette masse est finie, l’intégrale de sur ne dépend que de et sera notée .
On pose alors
On dit que est -intégrable si cette somme est finie, et si c’est le cas l’on pose
| (1.5.4.1) |
Si est -intégrable, il résulte de nos constructions que l’on peut également écrire
où la notation est celle de 1.3.7, relative au demi-espace de bordé par et contenant .
On prendra garde qu’en général, contient strictement le bord de . Dans ce cas, fait intervenir des -faces qui sont intérieures à . En revanche, seules interviennent les faces qui ne sont pas harmonieuses.
1.5.5
Soit une décomposition cellulaire de raffinant , et soit le raffinement correspondant de . Soit une-forme intégrable sur . On a alors , et dans le cas intégrable.
En effet, soit une cellule appartenant à qui n’est pas contenue dans une cellule appartenant à . Elle est alors contenue dans exactement deux -cellules cellules et de , elles-mêmes contenues dans une même -cellule de . Si désigne un représentant de alors comme et induisent deux orientations opposées sur , la discordance est de la forme , et est harmonieuse.
Seules interviennent donc effectivement dans le calcul des intégrales le long de les -cellules de contenues dans une -cellule de , d’où l’assertion, compte-tenu du fait (qui résulte immédiatement des définitions) que sur une telle cellule, la discordance de la restriction coïncide avec la restriction de la discordance.
1.5.6
Comme ils définissent aussi la même intégrale, nous identifierons implicitement, dans la suite, deux calibrages qui ont un raffinement commun.
Ainsi, un calibrage ne sera plus subordonné à une décomposition polytopale donnée. Aussi écrirons-nous au lieu de . Nous nous contenterons de voir ceci comme une convention d’écriture ; au vu de (1.5.4.1), on pourrait lui donner un sens plus précis en définissant le « bord » de comme la donnée à raffinement près des différentes discordances.
\lemmname 1.5.7 (Formules de Stokes et Green).
Soit un espace affine, soit un sous-espace linéaire par morceaux de et soit un calibrage de . Soit une -forme lisse et à support compact sur . On a la formule de Stokes :
| (1.5.7.1) |
Soit et des et -formes lisses et symétriques sur , où . Si l’intersection de leurs supports est compact, on a la formule de Green :
| (1.5.7.2) |
Démonstration.
Ces formules résultent de celles démontrées ci-dessus pour des demi-espaces et de la définition des calibrages et des discordances.
En effet, supposons d’abord que soit un livre : sa tranche est un sous-espace affine de dimension de , ses pages des demi-espaces de bord dans des sous-esapces affines de dimension de de contenant . Fixons une orientation sur et munissons les espaces de l’orientation correspondant à la normale sortante. Le calibrage correspond alors à des -vecteurs de , la discordance à leur somme. D’après la formule de Stokes (lemme 1.3.8), on a
Cela démontre la formule de Stokes dans ce cas particulier.
Pour traiter le cas général, fixons une décomposition cellulaire de .
La réunion des cellules de de dimension au plus intersecte chaque cellule de dimension de selon un ensemble de mesure nulle dans l’espace affine .
Il s’ensuit que le compact possède un voisinage dont la trace sur chaque cellule de dimension est de mesure arbitrairement petite dans .
Pour tout point de , il existe un voisinage de dans et un livre tel que . Comme on a prouvé la formule de Stokes pour les livres, un argument de partition de l’unité et de passage à la limite (pour traiter ce qui se passe au voisinage de ) l’entraîne dans le cas général.
La formule de Green se prouve de la même façon. ∎
1.5.8 Fonctorialité
Soit une application affine, soit un polytope de de dimension , et soit son image dans . Soit une décomposition cellulaire de , assez fine pour que son image par soit une décomposition cellulaire de . Soit un calibrage de subordonné à la décomposition . On définit comme suit un calibrage de subordonné à la décomposition . Soit . Soit l’ensemble des -cellules de qui s’envoient sur ; l’application induit pour tout un homéomorphisme et une bijection affine .
Fixons une orientation de Elle induit une orientation de pour toute cellule .
Pour tout , il existe un unique tel que soit égal à la classe de ; soit son image dans . Le couple définit un vecteur-volume sur l’espace .
On pose .
Soit une forme à coefficients mesurables de type (resp. ) sur un ouvert de . La forme est intégrable si et seulement si est intégrable : cela provient du fait que si est une cellule de dimension (resp. ) contenue dans (on ne demande pas que ) et si n’est pas injective, la restriction de à est nulle, parce qu’elle provient d’un espace affine de dimension (resp. ).
Lorsque est intégrable, on a les égalités